Mais comment Solomon Veniaminovitch Cherechevski pouvait-il se souvenir d’autant d’informations ? Avait-il un secret ou était-il doué d’une capacité surnaturelle ? Qu’est-ce qui le différenciait de nous autres ? Pourrait-on, nous aussi, développer cette Super Mémoire ?

voir l’homme qui se rappelait trop. (1/2)

Solomon souffrait d’un trouble des perceptions nommé synesthésie. Ses sens étaient confondus. Tous les sons qu’il entendait avaient leurs propres couleurs, textures et gouts. Quelques mots étaient «moues et blancs» d’autres «oranges et coupants comme une flèche». La voix du Dr Loura était «grumeleuse et jaune».

Tout était associé dans son esprit avec des images mentales. Quand nous entendons ou lisons le mot « LION », nous comprenons immédiatement que cela réfère à un fauve puissant, dangereux et prédateur des savanes. Mais dans la plupart des circonstances, nous ne l’associons pas à l’image d’un « LION » dans notre esprit. Nous pourrions si on le voulait, mais cela demande un petit effort.

C’est exactement ce que faisait Solomon. Tous les mots qu’il rencontrait s’accompagnaient d’une image synesthésique ; un gout, une odeur ou une émotion.

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Les images qui peuplaient sa tête étaient tellement vivantes que parfois il avait du mal à les distinguer de la réalité. Même les nombres avaient leurs propres personnalités. Le chiffre 1 était un homme bien construit ; le chiffre 2, une femme spirituelle ; 3 une personne lugubre ; 7 un homme avec une moustache…

Mais même si les nombres étaient ramenés à la vie par synesthésie, Solomon éprouvait des difficultés à comprendre des concepts abstraits ou métaphoriques. Il pouvait seulement comprendre ce qu’il voyait dans son esprit.

Prenons le mot «RIEN», pour lui il représentait quelque chose de fin, presque transparent, impossible à utiliser. Quelque chose de tellement abstrait que ça n’avait aucune résonance. Solomon était incapable de penser figurativement, il ne comprenait que ce qui était littéral.

Il était impossible pour lui de lire de la poésie. De simples histoires lui provoquaient des difficultés de compréhension. Sa faculté à créer des images qui par la suite se bousculaient dans son esprit, l’empêchait de comprendre un texte dans sa globalité. Il déchiffrait chaque mot en les associant à une image, mais il était incapable par la suite de les associer pour créer une phrase.

Solomon Veniaminovitch Cherechevski pouvait retenir des tonnes d’informations, mais sa synesthésie l’empêchait de comprendre et de réaliser les choses les plus simples.

On pourrait imaginer que la Super Mémoire de Solomon Veniaminovitch Cherechevski aurait pu faire de lui un journaliste formidable. Mais professionnellement sa carrière était un échec. Il n’a jamais été capable de garder le moindre job. Il était incapable de réaliser des choses anodines du moment qu’elles étaient un petit peu abstraites.

L’homme qui avait la meilleure mémoire du monde se rappelait tout simplement trop.